Les jeux du marketing

Je fais de temps en temps ce qu’on appelle des réunions de consommateurs.
Curieusement, c’est une de ces réunions sur la pub qui m’a un peu ouvert les yeux sur cette même pub et sur l’aveuglement que nous partageons pour la plupart devant ce média. Je ne me voyais pas être un opposant aussi farouche à cet envahisseur public, mais les remarques de certains participants sur l’utilité, la véracité, la liberté que la pub offre m’ont convaincu de poursuivre mon extinction programmée de télé, et mon refus des supports d’info « gratuits » ainsi que des magazines hebdo classiques.

La réunion en question portait sur des chips, sur des nouvelles variétés, en tout cas sur de nouveaux emballages, la marque : lays.
Je ne fais plus ce genre de réunion que très épisodiquement, et j’en tire un tout autre profit que par le passé, je contiens mon énervement devant cet étalage de moyens pour abrutir les gens et les gaver de merde, et j’essaie de noter ce qui me dérange dans ces échanges verbaux.

La situation est banale, et ceux qui n’en ont jamais fait peuvent voir ça comme une réunion de travail avec des gens qui vont causer d’un emballage, d’une campagne de pub, et autres études plus ou moins marketing. La table au milieu regorge de nourriture sous forme de petits fours à la con et de bouteilles de boissons, coca et volvic en particulier (j’ai déjà dit mon amour pour ces boissons en bouteille).
Assez vite, il faut faire des jeux de personnalisation ; avec un naturel désarmant, on nous invite à donner une personnalité à un produit, décrire la personne qui mange ce produit, l’endroit auquel ça nous fait penser, et là, on se trouve au cœur de la Matrice.

- Vous pouvez décrire un paquet de chips « à l’ancienne » à l’aide d’une scène de campagne, un truc un peu vieux, un tracteur et d’autres conneries
- Vous pouvez n’y voir qu’une énorme usine qui fabrique des tonnes de chips à partir de patates engraissées chimiquement

Et lorsque que la parole se libère, c’est un flot de banalités et de pensée unique, si j’ose l’appeler ainsi, même si ça veut pas dire grand-chose, enfin un certain conformisme quoi :

- Moins d’acides gras saturés, c’est bien, les gens ne savent pas, mais les acides gras insaturés, c’est du bon gras
- On peut faire un vrai repas avec ce paquet de chips (si on y ajoute de la viande bien sûr)
- Avec les amis, on a envie de sortir les nouveaux modèles de chips, on veut faire plaisir
- C’est artisanal maintenant les chips, pas comme avant, c’est plus fait dans des usines
- La pub ne peut pas mentir, les chips elles sont cuites dans un four
- Là il y a trop de sel, et du sel de mer en plus !
- Ces chips c’est bien, c’est comme Starbucks, c’est pour les hommes pressés
- J’aime bien les produits innovants, la marque là, elle innove
- Comparer Lays et Leader Price, c’est comme comparer une 4L et une Porsche
- Le but de Lays là, c’est de faire plaisir, grâce à eux, on allie le rapide au bon
- La marque rassure
- Y sont spécial hein les gens qui sont obsédés par le bio

Je tente une remarque sous forme de blague, histoire de pas me faire jeter :
Question : Et quand vous l’avez dans la bouche là, la chips, il se passe quoi ?
Réponse : On a une chips dans la bouche
… mouais attention, c’est bien les blagues mais faudrait voir à pas non plus déconner

Allez, lueur d’espoir, j’entends quand même quelqu’un dire « oui mais toutes ces variétés, ça incite à la consommation » … bah ouais, tout simplement, personne ne veut faire plaisir chez Lays, personne ne se soucie de votre santé, personne ne s’intéresse aux gens avec des problèmes de sel, personne de cherche à faire des produits authentiques, vous avez juste en face de vous une multinationale qui veut gagner des parts de marché et renforcer son image.

Je rêve d’une réunion qui ferait tâche d’huile (de cuisson), une réunion où les gens prendraient la pilule rouge, ouvriraient les yeux et pourquoi pas remettraient en cause leur propre consommation devant cette armée d’endoctrinement.

Je ne sais pas si je vais pouvoir assister à une de ces réunions plus longtemps, je ne sais pas si je vais pouvoir me contenter de petites blagues décalées, si je ne vais pas exploser et leur dire d’aller chier avec leurs pubs. Ou alors je suis juste un peu plus honnête lors de la sélection : « mangez vous des chips régulièrement ? » « non » « ok, au revoir »

Plus j’essaie d’analyser ces comportements, plus j’ai l’impression qu’on tourne en rond et plus j’en reviens à ce système financier qui nous gouverne.
A quoi servent ces réunion de marketing ?
A augmenter les profits
A quoi sert l’automatisation d’une usine de chips ?
A augmenter les profits
A quoi pourrait servir de monter les salaires des employés de fabriques de chips ?
A consommer plus de chips >> A augmenter les profits
A quoi servent les immenses profits générés ?
Là, sincèrement je ne sais pas, peut être à construire Dubai (écoutez donc les émissions de Daniel Mermet à ce sujet qui sont diffusées cette semaine)

Sans une éducation sociale forte (qui passe par une refonte des médias par exemple) l’égalité sociale ne pourra qu’accroître nos sales habitudes, notre surconsommation, je ne vois pas d’issue à toutes ces conneries.

3 comments:

gilda_f said...

Atterrie par ici via Rezo.net, j'ai bien souri à la lecture de ce billet, quoi qu'un peu tristement.
(le :"on aime bien sortir les nouveaux modèles de chips", c'est le genre de truc que j'aurais dit de façon très pince-sans-rire avec la plus grande jubilation intérieure)
Moi aussi j'ai participé à ce genre de réunions à cause de fins de mois difficiles chroniques (tout à fait de l'ordre du cercle vicieux dont vous parlez à la fin et qui nous emprisonne). Je me suis souvent amusée à "Retourner la salle", quand ça m'énervait trop de voir le groupe enfiler des lieux communs comme des perles. Ca marche très bien, il suffit d'avoir le courage de présenter une objection-votre-honneur avec suffisamment de conviction d'insinuer un doute comme le bucheron un coin et hop les propos changent de tonalités et les gens reprennent vie, sont souvent contents (pas tous) d'avoir été un peu destabilisés et poussés à penser.

Cela dit, je suis affligée par la façon dont sont considérées les femmes au vu des thèmes qu'on nous propose. Mon mari en a fait aussi quelques unes qui étaient toutes sur des sujets au moins un peu intéressants, quand (à l'époque où nos enfants étaient bébés) ce n'était qu'à moi qu'on proposait les thèmes palpitants de couches-culottes, crèmes pour la peau des fesses (des bébés), petits-pots ...

Je m'y connais en whiskies et mon homme pas du tout : c'est lui qui a participé à des réunions sur ce thème (j'avoue que lors du coup de fil de sélection je lui ai soufflé les réponses) alors que moi non.

pardon d'avoir été longue, mais moi aussi j'en ai marre de tous ces circuits de sur-consommation.

coco_des_bois said...

j'avoue être plus qu'étonné mais un peu flatté d'avoir été "syndiqué" par rezo !

Pas besoin de t'excuser pour la longueur du commentaire, la lecture ne peut pas faire de mal, et c'est un peu pour ça que nous publions des opinions.

D'accord avec toi sur cette vision très classique de la société, et malheureusement, les femmes présentes aident bien les "marketeurs" dans leur travail de classification, elles s'inscrivent dans la ligne sans faire de vague, et les hommes jouent leur rôle également, foot, voiture ... etc.

Mais il faut bien avouer que le but de ces réunions n'est pas de changer quoi que ce soit ni de comprendre quoi que ce soit, mais bien de maintenir les gens dans leurs habitudes et les rassurer sur leurs modes de consommation.

Fares said...

Je suis du genre à poster des commentaires avec 2 ans de retard, oui, et alors ?
Le commentaire de glida_f m'inspire ça : l'image de la femme à travers la publicité.

Sinon coco : très bon billet, et très bon blog. Je me suis mis à le lire depuis le début.
Super boulot, et je ne suis encore qu'en juin 2006 ;)